Grippe espagnole

Commémoration du centenaire de la pandémie (1918-2018)Commémoration du centenaire de la pandémie

 

Une épidémie qui devient pandémie

Texte de Monique T. Giroux

L’humanité a été éprouvée par de nombreuses pandémies au cours de son histoire:

  • variole
  • tuberculose
  • choléra
  • VIH

Mise en contexte

Les pandémies sont des épidémies qui font le tour du monde.

Certaines de ces maladies sévissent d'ailleurs encore dans plusieurs pays du monde. Cependant, la grippe espagnole de 1918 reste la référence en matière de pandémie avec ses 50 millions de morts dans le monde, pire bilan que celui de la peste noire, qui a fait 25 millions de victimes sur les 75 millions d’individus touchés au 14e siècle.

L’épidémie de Victoriaville part du Collège commercial des Frères du Sacré-Coeur, alors situé à l’emplacement actuel des écoles Le manège, La Myriade et des logements sociaux (HLM), rue de l’Ermitage, et s’étend à l’ensemble de la population.

Le 23 septembre 1918, le Bureau d’hygiène de Montréal déclare l’état d’épidémie à Victoriaville et impose la fermeture du collège. Une quarantaine d’étudiants, trop malades pour voyager, restent au collège alors que 420 pensionnaires retournent chez eux, parfois en incubation ou porteurs du virus, dans différentes villes du Québec, des États-Unis et des provinces de l’Ouest.

Du 24 septembre au 30 octobre, 75 personnes décèdent à Victoriaville et 44 à Arthabaska, pour un total de 119 décès en 5 semaines.

Tous les décès

 

L’épidémie s’étend comme des ondes: Victoriaville, Arthabaska puis les villages en périphérie, pour atteindre Trois-Rivières, Sherbrooke, Montréal, Québec, New York, Philadelphie, le Mexique, etc.

En moins de 7 jours, tout le continent est touché et l’épidémie rejoint celles qui sévissent en Europe. Le virus prend 3 mois à faire le tour du monde.

Les épidémies se rejoignant deviennent ainsi une pandémie.

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Les facteurs qui ont fait que l'épidémie de grippe espagnole est devenue une pandémie

Texte de Monique T. Giroux

Il est évident qu’avant l’épidémie de grippe espagnole, il y a eu des cas individuels. Nous ne pouvons cependant déterminer quand, où, ni de qui elle a pris naissance.

  • Est-ce d’un des soldats rapatriés de la guerre 14-18 depuis juin?
  • Un étudiant étranger du collège?
  • Un visiteur du Congrès Eucharistique provenant du Canada, des États-Unis ou même d’Europe?

Ce qui est certain, c’est que l’affluence au Congrès Eucharistique, tenu à Victoriaville du 12 au 15 septembre 1918, a été un vecteur important de propagation. La communauté, autour de 5,000 habitants, a reçu 40,000 visiteurs en quelques jours! La messe papale a rassemblé 25,000 personnes, malgré la pluie.

Dans ce contexte, la procession, avec ses 35,000 participants, a été retardée tellement il y avait de malades. La calèche, ajoutée à la fin du cortège pour permettre aux personnes indisposées de se reposer, a été vite remplie de gens qui toussaient les uns sur les autres.

La foule qui devait assister au feu d’artifice et à l’immense feu de joie en face de l’hôtel de ville pour clôturer l’évènement n’a pas été au rendez-vous.

Du côté des frères du Sacré-Coeur, le 18 septembre, le préfet de discipline, le frère Donat, 40 ans, meurt.

Puis, du 19 au 22 septembre, la mort vient faucher les Frères Pierre, 31 ans, et Boniface, 29 ans, et 6 élèves:

  • Albert Beaudoin (Martinville)
  • Alphonse Bécotte (Richardville, Saskatchewan)
  • Émile Leblanc (Sainte-Sophie-de-Lévrard)
  • Georges Ryan (Rivière-du-Loup)
  • Joseph Roy (Berlin, New Hampshire)
  • Lucien Deshaies (Grand-Mère)

L’épidémie a été accélérée par la surpopulation des logements découlant de l’urbanisation, le rapatriement des dépouilles de Nouvelle-Angleterre pour une inhumation dans leur paroisse d’origine, avec les normes d’hygiène de l’époque, de même que par le départ des dépouilles des visiteurs du Congrès décédés durant leur séjour.

Mise en contexte

On ne pouvait construire de nouveaux logements, les matériaux étant restreints à cause de la guerre.

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D’où vient le virus de la grippe espagnole?

Texte de Monique T. Giroux

Cette grippe n’a d’espagnol que le nom.

La France, l’Italie, la Russie, la Turquie, l’Allemagne, l’Empire austro-hongrois et leurs alliés, alors en guerre, sont restés discrets sur la maladie qui décimait leurs troupes. Ils ne voulaient pas que l’ennemi profite de leur vulnérabilité pour les attaquer, contrairement à l’Espagne, qui était neutre. C’est donc dans ce pays que la grippe a été la plus médiatisée, d’où sa dénomination.

On a situé l’épicentre de l’éclosion du virus en Afrique, en Chine, en Russie et même en Allemagne, qu’on a soupçonnée d’avoir mis au point cette arme bactériologique pour contrer sa défaite imminente.

Une théorie plausible prétend que des porcs porteurs d’un virus grippal, gardés pour nourrir les troupes aux États-Unis, auraient été en contact avec des fientes d’oiseaux migrateurs d’Asie contaminées par un autre virus. La fusion des deux virus aurait donné une nouvelle espèce de virus. Les porcs auraient, en quelque sorte, servi de laboratoires pour cette mutation et auraient transmis la maladie aux humains.

La première vague débuta en mars 1918 par la contamination de 500 soldats d’un camp militaire au Kansas, dont 48 moururent.

En avril 1918, le virus fut transporté à Bordeaux, en France, par l’armée américaine. L’Italie et l’Espagne furent touchées, puis le fléau se répandit à l’ensemble de l’Europe et de ses colonies.

Ce fut la première des trois pandémies. La deuxième vague, à l’automne 1918, fit 10 fois plus de victimes que la première et la troisième, en janvier 1919.

Les conditions d’hygiène déplorables dans les tranchées et les grands rassemblements ont contribué à faire en sorte que l’épidémie a pris des proportions foudroyantes, autant chez les militaires que dans les populations civiles, vulnérables en raison du rationnement.

Mise en contexte

Pendant les 2 guerres mondiales, les Canadiens sur le "front domestique" devaient se serrer la ceinture pour que davantage de ressources puissent être envoyées aux troupes outre-mer.

Les gens devaient donc limiter leur consommation d'aliments et d'autres articles. Le rationnement était l'une des manières d'y parvenir: on limitait la quantité de certains produits que les gens avaient le droit d'acheter.

Des articles comme le sucre, les œufs, la viande, le café et le chocolat étaient en quantités limitées, et il a fallu trouver des manières innovatrices de créer des mets utilisant moins de ces ingrédients, mais ayant quand même beaucoup de saveur.

Des coupons de rationnement étaient distribués afin de pouvoir faire le compte de ce que les personnes étaient en droit d'avoir.

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Pourquoi les 20 à 40 ans ont-ils été touchés plus que les autres?

Texte de Monique T. Giroux

Selon les travaux de 2015 de Michael Worobey, professeur de biologie à l'Université d'Arizona, ce serait une question d’immunisation.

Le virus responsable de la grippe espagnole est né de la combinaison d'une souche humaine, la H1, provenant de la grippe saisonnière H1N8.

Cette grippe était en circulation entre 1900 et 1917, avec des gènes aviaires de type N1. Ainsi naquit, en 1917 ou 1918, une souche H1N1, ancêtre de la variante de 2009.

Cette grippe, 10,000 fois plus virulente, a atteint davantage les personnes de 25 à 29 ans, contrairement aux autres souches, plus dangereuses pour les bébés et les ainés. Les natifs des années 1880-1890 étaient immunisés contre la grippe de type H3N8, alors en propagation, et n’ont donc pas été immunisés contre les virus H1 en 1918.

Le virus contamina plus de la moitié de la planète. Le quart des personnes infectées développèrent la maladie et les trois quarts ont pu la transmettre sans la développer.

On estime le nombre de victimes de la grippe espagnole entre 20 et 50 millions. Certains parlent même de 100 millions, tenant compte que tous les chiffres ne sont pas disponibles et que plusieurs sont décédées des complications qui ont suivi.

On sait que le quart de la population de l’Alaska et des Samoa a été décimé, de même que jusqu’à 60% de certaines communautés autochtones qui n’étaient pas immunisées contre la maladie. Près du tiers de la population inuit succombe au Labrador. Des collectivités entières sont décimées.

Le taux de mortalité atteint des sommets dans les villages inuit d'Okak et d'Hebron (Labrador) où elle tue 204 de ses 263 habitants. Un demi-million de décès aux États-Unis y ont fait baisser l’espérance de vie de 52 à 39 ans.

Les conditions de vie durant la guerre ont favorisé la propagation du virus. La grippe espagnole a fauché au moins 4 fois plus de vies que la guerre, en 2 fois moins de temps.

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Les soins et les médicaments

Texte de Monique T. Giroux

Durant l’épidémie de grippe espagnole, les médecins ont fait un travail remarquable avec peu de moyens.

Par exemple, le Dr Gordon Brown d’Asbestos a été contaminé en soignant les malades et en est même décédé.

Voici un exemple des médicaments prescrits en 1918:

  • capsules Cresobene
  • tonique Fruit-a-Tives
  • eau purgative Riga
  • vin St-Michel
  • biphosphate de chaux des Frères Maristes
  • formaldéhyde
  • Creo-Terpin
  • les pilules rouges et roses du Dr Williams
  • les tablettes Baby’s Own
  • les pastilles Peps
  • Spencer Choranine et Parforme
  • les sirops Gauvin
  • Hirst’s pain exterminator
  • Stoke

À cette liste s'ajout le Bovril, produit dont la publicité fut pour le moins racoleuse: Le tonique Bovril fortifie le système par son pouvoir de reconstruction qui croît de 10 à 20 fois par rapport à la quantité absorbée.

Les moins nantis se contentaient d’infusions d’écorce de merisier bouillie, de citron, de gingembre, de camphre ainsi que de poudre de moutarde comme vomitif ou pour faire des "mouches" de moutarde.

Les lavements étaient recommandés pour avoir "les intestins libres", pour éliminer la maladie ou pour éviter qu’elle s’installe.

Certains utilisaient des méthodes discutables: les pieds dans l’eau chaude avec du bicarbonate de soude et de l’eau glacée versée sur le corps ou la poitrine enduite de gros sel chauffé.

Les ponces au gin et le tabac étaient des remèdes populaires et certains ont été jusqu’à boire de la térébenthine ou de l’huile à charbon pour tuer le mal qui les rongeait!

Finalement, la plupart, en bons chrétiens, s’en remettaient aux dévotions et quand le pire arrivait, on se consolait en disant que c’était la volonté divine.

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Les funérailles au temps de la grippe espagnole

Texte de Monique T. Giroux

Au début, on procéda comme d’habitude: exposition des corps durant 3 jours à la maison, libera, obsèques à l’église et enterrement au cimetière.

Au fur et à mesure que l’épidémie prenait de l’ampleur, on a manqué de cercueils et on a abandonné tout le rituel, les églises étant fermées par crainte de la contagion. Les dépouilles restaient dans la rue pendant que le prêtre les bénissait du perron de l’église. On arrêta de sonner le glas, incessant dans plusieurs paroisses, pour ne pas intensifier le découragement.

Dans certains endroits, les fossoyeurs refusant de remplir leur tâche par peur de la contagion, les familles devaient enterrer leurs morts elles-mêmes. À New York, comme il n’y avait plus de place dans les cimetières, on enterra les morts dans les parcs publics avec des pelles à vapeur! 

Dès qu’il y avait mort apparente, on procédait, d’où la rumeur que certains auraient été ensevelis vivants.

2 jeunes hommes de Sainte-Victoire, fossoyeurs improvisés, ont raconté que les corps qu’ils ont enterrés étaient rigides... sauf celui d’une jeune fille, si souple qu’ils ont dû s’y prendre à deux pour la transporter. Toute leur vie, ils ont conservé ce doute: était-elle réellement morte?

Ce questionnement était pertinent car, lors des exhumations pour le déménagement de certains cimetières, on a constaté que certaines dépouilles de cette époque s’étaient retournées à plat ventre dans leurs cercueils!

Puis les églises rouvrirent. Cependant, la paroisse de Plessisville, après le décès du vicaire Conrad Raymond, l’une des premières victimes, n’offrit qu’une seule basse messe durant les quatre dimanches du mois d’octobre 1918. Puis, le nouveau vicaire arriva dans les derniers jours d’octobre.

 

Les célébrités et les familles fauchées par la grippe espagnole

Texte de Monique T. Giroux

L’épidémie de grippe espagnole n'épargna personne, ni les célébrités, ni le têtes couronnées, comme on peut le constater avec la liste des décès qui suit:

  • Edmond Rostand;
  • Francisco et Jacinta Marto, 2 des 3 pastoureaux portugais qui ont vu la Vierge à Fatima;
  • François-Charles de Habsbourg-Lorraine, prince de Toscane;
  • Guillaume Apollinaire;
  • Joe Hall, joueur de hockey de la ligue nationale;
  • Léon Morane, pionnier français de l'aéronautique;
  • Louis Botha, premier ministre d’Afrique du Sud;
  • Rodrigues Alves, président du Brésil;
  • Sophie, fille de Freud;
  • Vera Kholodnaïa, actrice russe.

Plus près de nous, des membres des familles de Janette Bertrand, Alys Roby et Jacques Normand sont décédés de la grippe espagnole.

D’autres ont survécu: Theodore Roosevelt, Walt Disney, Alphonse XIII, roi d’Espagne, et, plus près de nous, Lucien Daveluy, musicien de Victoriaville.

Chez nous, plusieurs familles ont été éprouvées plus que d’autres.

La famille Mc'Neil de Tingwick a perdu au moins 8 de ses membres: 4 des enfants de Neil McNeil et Rose-Anna Caron (Yvette, Rodolphe, Gérard et Donald, âgés de 3 mois à 17 ans), Marie-Anne Langlois (épouse de Joseph McNeil) et les jumeaux Simone et Simon qu’elle venait de mettre au monde, en plus d’Éva (13 ans, fille de Napoléon Caron et Joséphine McNeil) ainsi que Donat McNeil (16 ans).

Adélard Blanchet d’Arthabaska, veuf de Rebecca Beauchesne, a enterré 4 de ses enfants en 9 jours (Albert, Alice, Marianne et Josaphat, âgés de 16 à 30 ans). Deux couples sont également décédés, laissant leurs enfants orphelins: Joseph Turcotte et Rose-Anna Lambert de Saint-Valère ainsi que David Désilets et Mathilda Bernier de Sainte-Élizabeth-de-Warwick.

Voici un poème écrit sur une écorce de bouleau par Joseph Althot, le dernier de 7 jeunes bucherons à mourir de la grippe espagnole dans un camp près du lac Martel, à la Matapédia (transcription textuelle): 

Je suis le dernier, Je les entends plus respirer
Je sens mes forces me lâcher. Vous viendrez me chercher.
J'entends le chant des corbeaux, et le bruit du ruisseau
Je voix le soleil par le carreau, C'est fini, la hache, les chevaux.
Adieu, amis, compagnons, Nous étions de simple bucherons.
Jeunes, vaillants, Phanfarons, Plein de coeur et gais lurons.

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La grippe espagnole: l'après

Texte de Monique T. Giroux

On estime qu’au Québec, 25% de la population fut contaminée par la grippe espagnole, soit 530,704 personnes sur 2 millions d’habitants, dont 13,880 sont décédées.

Là encore, ces chiffres sont très conservateurs, car ce ne sont pas tous les cas qui ont été déclarés, jusqu’à 1 sur 4 selon certaines estimations.

Dans la région des Bois-Francs, le nombre de décès se situe autour de 2%.

Certaines municipalités ont été plus éprouvées que d’autres, comme Laurierville, où ce taux dépasse 7%, et Chesterville, où le curé Joseph Omer Mélançon a écrit dans son journal de bord:

En octobre, il y a eu 25 victimes de la grippe: 5 pères, 5 mères, 5 garçons, 4 filles et 6 enfants. D’après le docteur Auger, il y a eu au moins 1,100 cas dans la paroisse sur une population de 1,595 habitants.

Durant l’épidémie, il n’y a eu que 5 enfants admis à l’orphelinat de l’Hôtel-Dieu-d’Arthabaska, dont 3 frères, tous orphelins de mère.

Dans un premier temps, les petits orphelins étaient pris en charge par la famille élargie. L’orphelinat doit s’agrandir dans les années qui suivent pour accueillir ces enfants dont plusieurs se sont plaints d’être exploités comme de la main-d’oeuvre gratuite. Nous pouvons lire dans Les 100 ans de l’Hôtel-Dieu d’Arthabaska de Sr Claire Perreault, page 208: les multiples décès causés par l’influenza ayant entraîné comme conséquence un nombre prodigieux d’orphelins nécessitant secours et protection, l’autorité diocésaine aussi bien que l’autorité civile s’en émeuvent. À leur suggestion, il faut songer à élargir sans tarder les cadres de l’orphelinat. Ce qui se fera en 1921.

D’autre part, ceux qui pouvaient se payer une assurance-vie étaient rares, l’aide sociale n'existait pas et les emplois pour les femmes étaient peu nombreux, peu rémunérés et très mal vus.

C’est ainsi qu’il y eut des mariages, plus ou moins heureux, organisés à la hâte par le curé, pour assurer la survie des veuves et de leurs enfants et pour permettre aux veufs d’avoir une femme à qui confier leurs jeunes enfants quand ils partaient pour les chantiers.

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